Pour la canonisation d'Élisabeth de la Trinité

Homélie de la messe d’action de grâce pour la canonisation d’Élisabeth de la Trinité, carmélite

par le frère Thierry-Joseph, carme

Mercredi le 9 novembre 2016

Si quelqu’un m’aime il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. (Jn 14,23)

En Jésus, Dieu se révèle comme le Dieu tout amour. Une expression de st Ignace de Loyola qu’Élisabeth affectionne.

Car Dieu n’est qu’amour, amour tout puissant qui se communique et fait entrer dans la relation mystérieuse du Père et du Fils et de l’Esprit Saint. Dieu est Trinité parce qu’il est amour. Une relation de don et d’accueil dans laquelle la prière fait entrer. Le Dieu rencontré dans le dialogue de l’oraison est celui dont nous nous savons aimés. (cf. Vida chap. 8).

Les paroles de Jésus rapportées par Saint-Jean indiquent le chemin le plus sûr de la prière. C’est par amour que le disciple reste fidèle à la parole et qu’il connaît le Père dans l’Esprit. Car celui qui aime connaît Dieu (cf. 1Jn 4,7). 

En effet, nous ne connaissons pas Dieu par une observance rigide de la Loi, mais par la confiance cordiale en son amour. Une confiance qui s’appuie sur la révélation de l’amour originel et inconditionnel de Dieu. Élisabeth, méditant la Première Lettre de St Jean, comprend que nous n’aurions jamais pu aimer Dieu si lui le premier ne nous avait aimés et rendus capables de l’aimer à notre tour d’un amour qui est le sien.

Cet amour a été rependu en nos cœurs par l’Esprit Saint qui fait de tout baptisé sa demeure. Ainsi dans l’image du « Temple nouveau » envahie par la Gloire du Seigneur est préfigurée la grâce baptismale et la promesse transmise par Ezéchiel s’accomplit dans l’Incarnation du Fils. 

En méditant le mystère de Noël, Élisabeth chante le désir divin de descendre, de s’épancher, de demeurer dans un cœur disponible.

Elle écrit :

Le Tout-Puissant a besoin de descendre

Pour épancher les flots de son amour. 

Il cherche un cœur qui veuille le comprendre, 

Et c'est en lui qu'il fixe son séjour. 

Dans son amour oubliant la distance, 

Il a rêvé la divine union. (Poésies 91, Noël 1904)

 

Les mots d’Élisabeth expriment tout à la fois le mouvement, l’élan, et la présence paisible. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils pour épancher les flots de son amour. Élisabeth tient le paradoxe rencontré dans la vie d’oraison où ce qui demeure entraîne toujours plus loin en une profondeur sans fond. 

Voilà comment j'entends être « de la maison de Dieu » : c'est en vivant au sein de la tranquille Trinité, en mon abîme intérieur, en cette « forteresse inexpugnable du saint recueillement » dont parle saint Jean de la Croix ! (DR 43)

Son recueillement est un élan vers l’abîme intérieur, une vie en croissance. Mais par-dessus tout, il est disponibilité à l’amour de Dieu. Car le message d’Élisabeth est bien davantage dans la simplicité d’un « Laisse-toi aimer », ou « Crois toujours à l’amour », que dans la complexité de certaines expressions glanées au fil de ses lectures. Des expressions par lesquelles la jeune musicienne cherche à dire l’indicible, ce qu’au fond le silence seul peut donner à goûter : Dieu est un feu dévorant.

Ainsi la sainteté est la flamme divine d’un amour qui brûle au creux de l’humanité blessée.

Il me semble que l'âme la plus faible, même la plus coupable, est celle qui a le plus lieu d'espérer, et cet acte qu'elle fait pour s'oublier et se jeter dans les bras de Dieu le glorifie et lui donne plus de joie que tous les retours sur elle-même et tous les examens, qui la font vivre avec ses infirmités, tandis qu'elle possède au centre d'elle-même un Sauveur qui veut à toute minute la purifier. (Lettre 249, novembre 1905)

Il est une manière de parler d’Élisabeth qui trahit ce qu’elle a été et éloigne de sa pensée. Car elle est cette âme faible et coupable qui s’est perdue de vue à force d’adorer celui qui l’a trop aimé, celui qui l’a poursuivie de son amour. 

Fidèle à la parole de Dieu, elle a trouvée au centre d'elle-même un Sauveur qui veut à toute minute la purifier, l’unifier, la virginiser !

Pour connaître le saint, il faut chercher la blessure. Et, selon les mots du poète, découvrir : (Qu’) Il y a une faille dans toute chose, c'est par là qu'entre la lumière.

La blessure d’Élisabeth, sa faille, se trouve à la racine de sa vie. 

Une naissance douloureuse où rôde la mort. La détresse d’une enfant dont le père meurt dans ses faibles bras. Les colères incomprises d’une petite fille qui veut seulement exprimer son angoisse... et la question lancinante qui habite son cœur : Dieu qui permet la souffrance nous aime-t-il vraiment ? Il y a une faille dans toute chose… 

Mais c’est par là qu'entre la lumière… au matin du 19 avril 1891, la réponse jaillit de sa première communion :

Rien ne dit plus l'amour qui est au Cœur de Dieu que l'Eucharistie. (Lettre 165)

Désormais, Élisabeth n’aura plus qu’un seul désir : rendre amour pour amour à ce Dieu qui l’a trop aimé. Elle trouvera bien des moyens tout au long de sa vie, mais c’est en 1906 qu’elle comprendra que l’unique réponse pour travailler à L’œuvre de Dieu (cf. Jn 6,29) : c’est de croire en Celui qui n’est qu’amour (cf. CF 20).

La voie de sainteté qu’indique le cheminement d’Élisabeth est de se laisser aimer d’un amour qui refait tout, qui guérit tout, qui – par nos blessures – rejoint nos frères et sœurs faisant de chacune de nos vies une louange de Gloire. Amen !